barbe à papa

Categories: ÉCRITURES , Récit poétique |
Je viens de la commander. J’en ai les papilles toutes suintantes de plaisir. Je la vois qui tourne grâce à la machine à la fabriquer et aussi, grâce à Dame-dans-la-lune. Grâce à Dame-dans-la-lune qui tient un bâton-conique en carton, un bâton conique qu’elle plonge dans ladite machine, le faisant tourner en sens inverse du mécanisme qui prépare la mousse tant convoitée. Et moi, de ma main droite pendante le long de mon corps, je tiens fort les sous qui payeront mon délice. J’ai le menton de mes 8 ans accoté sur le rebord du comptoir et ma bouche, ma bouche comme une machine à fabriquer le fondant délice. Ma bouche qui en effet s’anime et s’ouvre toujours plus grande, au fur et à mesure que le bâton se garni de ma friandise. Moi je ne me rends pas compte que j’ai la bouche grande ouverte; c’est ma maman qui gentiment, le regard moqueur, me prend le creux des joues entre son index et son pouce pour me faire réaliser mon état de transe. Un peu gênée, je referme aussitôt la bouche, le menton toujours solidement appuyé sur le comptoir. Ma main, toute humide à force de serrer les sous : « pour éviter qu’ils ne s’échappent sous le comptoir » m’a dit maman avant de m’en porter garante … Les yeux tout grands tout ronds et qui semblent maintenant remplacer le tic de bouche, je surveille mon profit, fascinée et impatiente. Au bout d’un tout petit moment –qui me paraît pourtant être une éternité tant j’ai soif de ce rose succulent, Dame-dans-la-lune ressort sa main du bidule électrique et me tend… ma barbe-à-papa! Je pose aussitôt l’argent sur le comptoir et m’empresse alors de recevoir le divin bonbon… Dame-dans-la-lune prend l’argent, la glissant du rebord du comptoir à sa main, cela, de façon aussi machinale qu’elle a fait tourner la friandise de mes envies sur le conique bâton en carton. On dirait que la chaleur lui tape sur la tête, ou serait-ce les cris des enfants qui lui donnent mauvaise mine ? Ma maman m’a dit que le salaire de travail d’été était sans doute la source de son état lunatique… Bof, j’ai soulevé alors les épaules dans la nuque pour signifier que je n’avais pas trop compris ce que ça voulait dire – moi du moment que j’avais ma barbe-à-papa en main –puis je me suis retournée, commençant aussitôt à déguster ce fondant presqu’impalpable. C’est un peu comme un orgasme quand j’y pense… vous savez, le genre de truc rare qui, de par sa nature volatile et trop brève, vous fait entrer tout naturellement dans l’art d’être au moment présent. Alors qu’en d’autres temps l’on se bat pour accéder à la plénitude du présent, voilà qu’un orgasme et cette chose-là à vous décrire, la barbe-à-papa, nous y obligent de par leur nature passagère… de par leur nature… que trop passagère… Mais au fond, les voudrait-on vraiment autrement ses instants éphémères ? Faudrait demander à l’insecte qui porte d’ailleurs ce nom… pour voir si sa vie si courte lui fait tant défaut? C’est tellement ça, ne croyiez-vous pas?… Une seconde et c’est fini. Parfois 4 ou 5 secondes à peine et l’orgasme s’achève. Une seconde et la bouchée de barbe-à-papa n’est plus qu’un souvenir, un souvenir sucré sur mon palais et gommant sur mes dix doigts. Mes doigts que je suçote jusqu’à épuisement de ce goût si doux. Et je prends mon temps. Dieu que je prends mon temps. De grâce, je m’applique. Je fais de mon mieux afin de rendre cet éphémère, éternel. C’est ainsi que je me mêle à la foule-foraine, poursuivant la fête des manèges. Le chaud soleil caressant sur mes 8 ans, les gommes à mâcher qui prennent mes chaussures pour un autobus en s’agrippant sous mes semelles, une manne qui vient temporairement se coller à mon délice, les arbres verts-conte-de-fée et les cris d’autres enfants –lointains dans les montagnes russes, tout ça enivre mon cœur d’enfant.
La main de ma mère dans la mienne pour unique et réconfortant repère, me laisse encore un instant bercer mon corps naïf et bienheureux dans cette enfance féconde, me laisse pour un instant encore, croire que cet état de béatitude est éternel… Et il l’est. Car soudain il me semble que le temps s’est arrêté, qu’avec ma barbe-à-papa fondant entre palais et langue, la main de ma mère toujours aussi solide et tendre à la fois dans la mienne …soudain il me semble que tout ces bruits, que toutes ces odeurs et toutes ces couleurs de fête deviennent accessoire à mon plaisir. Des accessoires essentiels et magnifiquement agencés en ce que l’on pourrait appeler : la beauté du monde. Car dans ce paysage de conte de fée, je suis la reine de la foire et tout autour, chante un carrousel d’amour.
Karo du 30 avril (cultivant du mieux qu'elle peut, l'éternel de chaque moment de vie)
crédit photo: souvenir d'enfance.

14 Comments

  1. Céline Perret

    Quelle chance as-tu de te rappeler aussi bien tes souvenirs d’enfance…

    Tu nous les fais partager au point que l’on croirait y être, ton talent (et ton don) d’ériture sont vraiment évidents…rappelle moi tu as publié des ouvrages ou projettes de le faire?

    Pour je ne sais plus quelle raison (sans doute ne devais je pas y être autorisée) je n’i mangé quasimment aucune barbapapa enfant, du moins il me semble, j’ai d^^u découvrir çà sur le tard ,à la fin de l’enfance je crois, enfin je ne sais plus , de ce côté là mes souvenirs ressemblent à cette firandise à part : un gros nuage :) .

    Ce qui m’a toujours fait rire est qu’une barbapapa semble énorme , et fond en fait si vite dans la bouche que l’on n’a pas le temps de la garder en main, d’ailleurs on a un peu l’impression de manger du vent, mais du vent sucré (et plein de colorants !!Mais çà on s’en fout quand on est enfant .:).

    T’arrive t’il encore de succomber?

    :)

    Joyeux muguet du 1er Mai.:)

  2. Caroline

    CÉLINE- même si dans un récent commentaire tu disais être vidée de ta créativité, reste que chez moi, lorsque tu m’écris, je trouve toujours de quoi me nourir. Alors merci de venir faire le plein ici, merci de me lire puis de me partager ensuite tes états d’esprit et du coeur.

    J’aime beaucoup comment tu as défini la barbe-à-papa que tu as connue, mais plus tard… comme du vent qui goûte sucré… il est vrai qu’on a l’impression de manger du vent… sucré :) Aussi, que c’est gros mais que ça disparait très vite… puis aussi, comme tu dis, “enfant”, le colorant et les artifices ne dérangent en rien le bonheur de ce vent sucré.

    Personnellement, je ne m’y suis pas replongée les papilles depuis très longtemps car trop de sucre, je n’aime plus. Toutefois, ce texte moitié fiction, moitié souvenirs d’enfance, me donne le goût d’y revenir, que pour le plaisir de replonger là, … dans cet éphémère éternel et sans soucis.

    par ailleurs, merci pour tes bons mots à l’égard de mon “don” comme tu l’écris. Je constate que ton commentaire me touche et ravive ma passion des mots… car je n’ai jamais publié… mais comme j’aimerais le faire dans un futur rapproché. Il faut juste que je parvienne à garder le cap, que je cesse un peu de dire “oui” à tous les alléchants projets qui gravitent autour de moi… car au fond… c’est ce que je veux le plus: écrire. Et plus j’écris, plus je raffine… alors lorsque je manque de temps, je souffre… c’est comme une fringale sans fin… ahhahahah… comme la barbe-à-papa… impalpable lorsque je ne peut pas m’y arrêter réellement.

    enfin, dossier à suivre… car à ce sujet, j’aurais tant à écrire il me semble.

    à bientôt …
    amitiés

  3. Caroline

    Le Muguet du 1e mai… ? Tiens donc? Est-ce un rite de passage des saisons? Je ne me souviens pas avoir déjà célébré une fête ayant ce doux symbole…

  4. Céline Perret

    Tu ne connais pas?

    C’est le muguet porte-bonheur que l’on cueille et offre le 1er Mai, jour de la Fête du Travail en France.

    Personne ne m’en a offert aujourd’hui :( mais j’étais à la campagne j’ai donc vu plein de fleurs :) .

    Ainsi que ton Joyeux muguet sur mon blog . :)

  5. Céline Perret

    Pardon je n’avais pas lu ton avant-dernier commentaire.

    Oui je “fais le plein” en venant sur ton blog car oui je suis vide en ce moment, mais il faut croire que les mots ne subissent pas toujours ce vide, je dirais qu’ils coulent par surprise.

    J’ai beaucoup de mal à me rappeler mes souvenirs d’enfance, évidemment j’en ai mais ce sont plus des images brèves ou des détails qui défilent vite, je ne parviens pas à ressentir profondément ce film intérieur qui permet de s’en rapprocher.

    Je comprends, les projets…

    Mais publier oui tu le devrais (même si je n’aime pas ce mot,”devoir” on n’écrit pas par devoir…),lorsque tu auras davantage de temps tu pourras sans doute y songer.

    L’avantage, c’est qu’un livre a une durée de vie bien supérieur à une barbapapa…:)

    Amitiés.

  6. théo

    “soudain il me semble que tout ces bruits, que toutes ces odeurs et toutes ces couleurs de fête deviennent accessoire à mon plaisir”

    Je suppose qu’en écrivant ces mots, tu veux dire que toutes ces choses deviennent à tes yeux les éléments qui nourrissent et façonnent ton plaisir. Mais à les relire, j’y vois aussi un sens diamétralement opposé : ils te sont accessoires, c’est-à-dire secondaires, tu n’en as pas vraiment besoin pour ton plaisir.

    Ces deux interprétations possibles traduisent peut-être un mélange de spontanéité (au premier plan) et de lucidité (jamais bien loin, mais dans le moins-dit). A côté de tes qualités et trouvailles d’écriture, cette ambiguité dans l’expression conribue à la richesse de tes textes. Richesse qui, me semble-t-il, gagnerait à être canalisée davantage, non pas dans ton blog (car c’est ici du matériau que tu accumules), mais dans l’éventualité d’une publication, some day. Ce n’est là que mon avis et tout le mal que je te souhaite. :) )

    Ta comparaison barbe à papa/orgasme est très drôle, elle mériterait de figurer dans une anthologie. Tiens, hors blogue, ou dans ton blogue, mais dans une catégorie fiction, tu pourrais peut-être t’inventer un personnage littéraire et le faire parler à ta manière dans différentes situations de la vie quotidienne, imaginaires ou transposées…

  7. Caroline

    Théo- touché! Dans le mille. Tu es trop génial… c’est effectivement une construction lucide… et j’ajouterais même, une construction spontanée, consciemment lucide de « l’opposé diamétral », donc tout à fait consciente du sens opposé donné au mot –c’est voulu, conscient mais également spontané (pas le temps de voir plus en profondeur). Merci d’y voir une richesse. Je ne déteste pas une certaine dose d’ambigüité. Ça dépend du style ou du sujet de l’œuvre.

    Merci toutefois de me partager ta vue sur le sujet car cela aurait pu être le simple fruit de mon inattention ou encore, celui de mon ignorance. Je ne possède pas encore la science infuse… eh non! ahhahaha!!!

    Et dis-moi donc par ailleurs, si la publication d’un quelconque ouvrage est « tout le mal que tu me souhaites », quelle interprétation je devrais en faire?
    A) une façon amicale et humoristique de me dire « merde, bonne chance, vas-y »
    B) un message codé où il est écrit entre les lignes « j’ai moi-même tenté de percer, de publier et c’est l’enfer… bonne chance dans les dédales de cet univers » ?
    C) Ou peut-être « caroline devine mal… et elle donne sa langue au chat »

    D’une façon ou d’une autre, je t’en remercie car j’y extrais du beau, du gentil, du pur et du propulsant.  Merci aussi de tes idées, conseils et compliments. Et pour ce qui est du personnage fictif… c’est noté… inspiré… d’ailleurs, il y a ¼ de bail –minimum, que je veux faire des catégories à mon blogue, mais faute de temps et d’ingéniosité en la matière, je me contente d’une seule catégorie : par date. Bientôt, je l’espère, mon chum aura du temps pour faire les mises à jour nécessaires. Et puis si ce n’est pas pour bientôt, ce n’est pas grave car comme tu l’écris si bien, toute cette matière gagnerait à être canalisée. C’est d’ailleurs dans mes objectifs et besoins intrinsèques. J’y travaille, un jour à la fois.

    Merci encore.   
    à bientôt, ici ou sur Coïtus… endroit où j’apprécie aussi ta présence.

  8. Cédric

    Très belle évocation de l’enfance… je voyage, je retourne en arrière, et je réalise à quel point j’étais bien :) le retour est un peu difficile, mais il faut vivre avec son temps non ?
    Plein de bonheur à toi et aux gens que tu aimes Karo, en ce lendemain de 1er mai :) )

  9. théo

    Karo, c’est A + B. Ecrire est une chose, se vendre une autre. J’avoue ne pas trop avoir le tempérament adapté à la deuxième activité, qui demande temps, patience. Je me contente maintenant de saisir les occasions qui passent ou non. Un jour, une amie m’a parlé d’un concours de nouvelles et a insisté pour que j’y participe. Elle a bien fait, j’ai gagné le premier prix. Non, elle ne faisait pas partie du jury :) ) Poster sur le net par-ci par-là me va pour l’instant. Bonne journée.

  10. isa's memories

    J’apprécie énormément tes billets. C’est ma toute première fois sur ton site. Bravo!. Isabelle :)

  11. Caroline

    Bonjour à tous. Et merci encore pour vos commentaires et/ou précisions sur commentaires, …que j’apprécie d’ailleurs toujours.

    isa’s memories: merci et tu es la bienvenue quand tu veux. Je prendrai le temps pour aller te visiter… Heureuse que mes billets te plaisent :)

  12. Anonymous

    voilà une belle occasion en te lisant de me replonger dans les souvenirs de mon enfance à moi…
    si seulement j’avais eu la conscience d’apprécier et savourer tous ces instants merveilleux et uniques à leurs propres valeurs!
    seulement le propre de l’enfance est de vivre pleinement le présent et moi petite fille j’étais trop impliquée , collée à ce que je vivais. La barbe à Papa, je l’avais déjà mangée et j’avais perdu son souvenir jusqu’à la prochaine fois…et j’en voulais encore une pour revivre ce moment fugitif.
    Non je n’avais pas conscience de la beauté de ces moments d’éternité…et c’est grâce à mes enfants que j’ai eu une seconde chance de pouvoir mettre des mots et les revivre, justement….

    tu m’as donnée envie d’en manger une…

    bises
    OO”

  13. Anonymous

    une chose encore Caro,
    bravo pour ton écriture.
    quel talent !
    OO”

  14. Caroline

    CÉLINE- il me semble ne pas avoir encore répondu à ces derniers messages de toi. En fait, non, la fête du muguet ici n’est pas une fête célébrée à la largeur du pays. On écrit effectivement pas par devoir mais par nécessicité.

    Et oui pour le livre, j’aimerais… justement pour cette raison… “la durée de vie plus longue que la barbe-à-papa” ahahha tu m’as bien faire rire avec cette réplique.

    CÉDRIC- oui, il faut pourtant en revenir de ce beau rêve éveillé… mais avec ton petit Ewan, tu auras des tonnes de fois la chance d’y replonger. Car l’adulte que nous sommes, je crois, doit toujours garder une part d’enfance en lui… pour l’équilibre. Bon bonheur à toi aussi.

    Théo- merci pour le A+B… et les autres détails sur ta belle écriture… :) Beau partage

    OO- crois-tu que j’avais si pleinement conscience alors de ce moment d’éternité, je devais au contraire être tout comme toi et je te cite: “La barbe à Papa, je l’avais déjà mangée et j’avais perdu son souvenir jusqu’à la prochaine fois…et j’en voulais encore une pour revivre ce moment fugitif.” Je me retrouve aussi dans cette ligne de toi OO. Les souvenirs que j’ai, tous sucrés, je les fabrique aussi en partie et là est mon plaisir. Car paraît-il que la mémoire ne peut pas se souvenir avec exactitude. J’avais déjà vu un document à ce sujet. Fascinant.
    Merci encore et toujours de me partager tes sentiments à l’égard de mon écriture.

    bises à tous



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