Monsieur Donut

 -ou l'hymne à la vie-


Monsieur Donut c’est un client régulier à l’épicerie où je travaille à titre de commis de charcuterie. Comme tant d’autres clients, il vient chaque semaine pour acheter ses tranches de quelque chose d’horrible qui me souille chaque fois les mains. Chaque fois c’est pareil, je ne m’y fais pas à mon job de commis de charcuterie; j’en fabrique même de l’eczéma partout sur les mains et entre les doigts. Ça pique, ça brûle, ça démange!!! Bref, ça me bouffe les mains ça! Je suis encore dans l’adolescence. Une presque jeune adulte au cœur rebelle, la première – et sans doute la seule– à monter aux barricades lorsqu’elle sent qu’on traite injustement les employés. Et ce sale boulot que je dois faire ! Je déteste la viande : le jambon en tranches, le pastrami, les saucissons à varier, la dinde fumée, la tête fromagée, la mortadelle (viande froide et morte oui, des tranches d’Adèle morte ouash!) et que dire du baloné québécois : « Trois quarts de pouce, un pouce comme il faut. Fais-moi 4 belles grosses tranches épaisses. Je mets ça dans la poêle avec du beurre, ça va être bon pour dîner. té ben fine ma nouère de me servir ça! »

Je déteste ce job (même s’il me rémunère) et davantage lorsqu’en tranchant une grosse pièce sur la lame électrique circulaire, des petits bouts de viande me sautent dans les cheveux. C’est dé-goû-tant. Et ce bruit de scie qui me traverse les entrailles la nuit venue. C’est pour vous dire, quand je ne suis pas entrain de bosser, je m’obsède de la chose hideuse. Je ne cesse alors de voir et d’entendre cette scie-ronde qui tranche les porcs, les bœufs, les poulets et Cie. Un scénario de boucherie en permanence qui tourne en boucle dans mon crâne! J’aime l’ordre et la propreté, ce qui fait que je me lance souvent dans un ménage sans fin. Je prends alors de l’avance sur l’horloge qui paresse, il me semble. 20h33. Je termine à 21h00. Le temps est bien long et je m’applique à lui redonner un peu de lustre. Je nettoie, j’emballe la viande pour la nuit, prépare des portions sous vide pour le lendemain etc. Et ainsi j’ai le sentiment d’avancer. Sauf qu’à tout moment, un client peut surgir de nulle part, actionnant la clochette pour m’indiquer sa présence et que je le serve. Strident son de cloche que j’interprète comme un dérangement profond de ma paix intérieure, comme une agression violente, voir une atteinte directe à ma personne. Paradoxalement, c’est grâce aux clients si j’ai ce job. Mais bon, il faut que jeunesse se passe, dit-on, et j’ajouterais : que caractère se forme.

Monsieur Donut; parce qu’il est représentant d’une chaîne de beignets. Monsieur Donut est donc le prénom affectueux qu’on avait trouvé, les copains emballeurs, les autres commis et moi, pour le saluer lorsqu’il venait faire ses achats de la semaine. Monsieur Donut avait LE don. Il avait ce don rare de la sensibilité et de l’acceptation de toutes les âmes et émotions humaines. Ainsi me souriait-il toujours gaiement lorsqu’il arrivait au comptoir des viandes froides, cela même s’il pouvait lire dans mes yeux, dans ma respiration et dans tout mon corps (car aussi lorsque j’étais de dos) que je blasphémais la présence des clients, dont la sienne. À cette époque, je crois bien avoir bâti 30 églises à force de vocabulaire religieux.

Et lui, monsieur Donut, lentement apprivoisa la bête sauvage que j’étais. Il prenait toujours le temps de se mettre au même diapason que moi (le brave homme!), d’échanger un peu, de me partager son plaisir d’être, simplement. Tant et si bien que de semaine en semaine, chaque fois que je le voyais arriver au comptoir, je me surprenais à être heureuse de lui servir ses tranches dégoulinantes à souhait. Les pièces de jambon et Cie continuaient de m’agresser certes, mais je prenais de plus en plus plaisir à lui servir, à LUI : monsieur Donut, le plus frais de nos produits – et à sa convenance. Par sa simple et sincère présence, il calmait mon angoisse et ça me rendait meilleure. Puis un beau jour, madame Donut, sa femme, est venue seule faire l’épicerie. Et un autre jour encore, et puis un autre. Tandis que la rumeur courait au divorce, je suis allée droit à la source et j’ai demandé à Madame Donut… Monsieur Donut était mort. Crise du cœur.

Comment un cœur si heureux avait-il pu abandonner un homme si généreux? Lui qui avait réussi à pénétrer mon cœur, là où tous, jusqu’ici, avaient échoué. Lui qui avait su me cueillir là où tous, de peur ou par manque d’intérêt humain, avaient abandonné… Depuis, je n’ai jamais transféré (dans un comptoir de chaîne à beignets pour la quelle il travaillait) la carte pour douzaine de beignets gratuits qu’il m’avait offerte durant le temps des fêtes. Je la garde bien précieusement cette carte-là, comme un rappel de l’hymne à la vie qu’il avait su m’insuffler.

Merci, monsieur Donut, pour votre passage sur Terre.

Karo du 24 juillet (qui prend le temps de vivre…)
krédit photo: karo

18 Comments

  1. Jack

    mmmm… à relire :-)

  2. Anonymous

    J’assume etre un des “emballeurs copains” qui a contribue a trouve le nom “affectueux” de Mr. Donut. Cependant, je ne rappelle pas du tout qui est-ce. Mais plus impressionant, je me souviens tres bien que quelqu’un (Mr. Donut)t’avais donne une carte bonne pour une 12 de beignes.

    J’ai toujours eu plus de facilite a me rapeller des souvenirs qui traitent de boule de farine fritent que de gens aimables. C’est surement ma malediction…

  3. Caroline

    Jack: hum… revenez…

    Anonymous ou peut-être mieux Beef Cake … toujours aussi drôle et humoriste! Merci de ton com. Sincèrement. Mais avoue donc que ce souvenir, au-delà de la douzaine, te fait du bien à retrouver.

  4. Eve

    ah bon dieu que je me reconnais il y a un peu plus d’une dizaine d’années (déjà)!!
    J’ai été commis à la charcuterie 4 ans dans un Métro quand j’étais au CEGEP. Et je détestait autant que toi la dégoulinure, la scie, les clients… Surtout les clients qui arrivent 5 minutes avant 22h00 juste quand tu viens de finir de laver la maudite trancheuse…

  5. Eve

    j’oubliais, la la sonnette… Quand le patron n’était pas là je la cachait. Je mettais aussi souvent un mouchoir dedans pour l’étouffer!

  6. isa's memories

    Moi aussi ça me rappelle des souvenirs, j’ai fait la même chose mais dans une patisserie :) Je crois que j’ai besoin de repos, ton histoire m’a rendue triste! Tout me fait brailler! J’aime tellement ta façon d’écrire et de nous partager les émotions véçues du passé. Merci Karo…

  7. Céline Perret

    J’ai un instant cru que tu travaillais en ce moment dans une charcuterie je ne comprenais plus !:-)

    Ce que m’évoque ton texte, c’est que l’on trouve de la beauté et de la sensiblité partout, même chez ceux qui brassent les mourceaux de viande et que tu sais à merveille la retranscrir, sans flatterie aucune c’est à mes yeux le talent de l’écrivain, partir aussi de choses du quotidien de ces choses qui de prime abord ne feraient pas un best-seller et en faire de vraies oeuvres littéraires, c’est aussi çà écrire, mettre la vie en mots dans ce qu’ele a de plus “terre à terre”, j’ai comme toujours adoré ton texte.

  8. Anonymous

    Bonjour chère cousine,

    Ton texte me rappelle qu’il y a de la beauté et bonté tout autour de nous: il nous suffit simplement (hum… comme si c’était simple :) )donc, comme je disais, il suffit simplement de regarder avec les “yeux du coeur” si je peux me permette de reprendre les mots d’une chanson de Jerry Boulet.

    Merci de mettre cette beauté dans ma vie!

    Gros bisous,

    Nancy

  9. La Pie

    Ton histoire bien tendre me donne presqu’envie de devenir bouchère… c’est fou comme les petits détails de la vie l’enrichissent… Peace à toi aussi!
    LovePie

  10. Stel

    La roue qui tourne….
    Le passage de Mr. Donut…
    Ton coeur sensible reçoit…le calme s’installe. Tu te sens meilleure.

    L’autre polarité…la perte.
    Question d’équilibre.

    Triste le décès…
    Propulsant recevoir…

    Et oui, la lecture de ton texte réveille en moi l’équilibre Caro.
    À point. Merci
    xx

  11. Caroline

    Eve : que tu m’as fait rire… c’est tellement ça eh! J’aime bien savoir que mon souvenir puisse avoir cet écho, même dégoulinant. Eh oui, les clients à 5 minutes de la fermeture… eh ben là, je devais bâtir 30 églises de plus, juste dans ce 5 minutes. J’ai tellement sacré dans ma tête à cette époque pouahahah Et la sonnette comme tu dis! Je l’enlevait aussi parfois. Coudons! On devrait faire des études sur la santé mentale et nos méthodes modernes de service à la clientèle. Ahahahha… j’aime bien l’idée du papier mouchoir. Merci de ta visite. à bientôt, ici ou chez vous.

    Isa : toujours aussi fraîche et spontané. J’aime ça de toi. La pâtisserie… ça doit ressembler en effet comme type de job. Mais ça doit être plus agréable jouer dans le dessert que dans le jambon en tranches! Merci de m’exprimer ton plaisir (et émotions) à me lire. Ça me touche Isa. J’aime tellement ça écrire, mettre en scène la vie, rendre poétique un truc soit anodin ou vécu dans le secret du monde entier, lui donner un angle, une lumière. Bref. Alors si je peux rejoindre d’autres âmes au passage, ça me fait un grand sourire. Allez, braille belle Isabelle. Moi aussi tout me fait brailler.

    Céline : ton commentaire, j’ai envie de le lire et de le relire. J’aime ce que tu y exprimes. Ça me parle de moi. Ça me nourrit. Et en même temps, ça me fait voir des aspects de la chose sous un nouveau jour. En moi, pour moi. Merci Céline. J’aime l’expression « brasseurs de morceaux de viande » pouahahah…

    Nancy : Aaaaaaaaah (soupir d’affection) comme c’est bien dit cousine. Merci. J’aime le parallèle avec la chanson de G-Boulet. Et je suis heureuse si par mon amour des mots et de la vie, je puis mettre de la beauté dans la tienne, ta vie. Sincèrement. C’est tout ce que je souhaite faire en ce monde…

    La Pie (je me retiens de ne pas repartir dans d’autres jeux de mots. Quel plaisir eh!) : Et si je peux te sauver quelques années dégoulinantes d’ennui… ne devient pas bouchère pour autant ahhahaha… D’autres font déjà mieux que nous sûrement en la matière animale. Reste avec tes beaux poèmes, ça ira mieux, j’en suis certaine! J’aime bien comment tu amènes ta réflexion : « … fou comme les p’tits détails de la vie l’enrichissent . » Ça me parle beaucoup. Car à l’ère des MEGA-TOUTE! (super size et cie) que nous reste t-il de goûteux… sinon que cela, trouver le beau au cœur de chaque aspect de la vie?!

    Stel : Elle est de retour! Tu sais combien j’ai pensé à toi Hum… je te respire chère amie. J’aime que tu évoques les polarités et ce qu’elles tendent à trouver lorsqu’on les écoute et les reçoit; l’équilibre. Vaut mieux cela au « flat liner » n’est-ce pas chère intense et goûteuse de vie! Bon retour!!!! Merci d’être là (clin d’œil pour toi.)

  12. isa's memories

    Karo, c’est qu’à la pâtisserie, il y avait aussi des viandes froides et du fromage à trancher! LOL

  13. Caroline

    Isa: LOL en effet! ahahhah!!! Moi aussi il y avait la pâtisserie, boulangerie mais c’était le département d’à côté. :)

  14. Anonymous

    A quand les textes au sujet de “Mme $2″ ou de “Roch et Claude”?

  15. Stel

    xxxxxxxxxxxxx
    Merci mon amie.
    Très touchant que tu penses à moi.
    Tu me fais rire ” flat liner “…
    Éffectivement, pas de ça ici…tu me connais trop bien (hi, hi).

    La deuxième expérience était doublement satisfaisante. Quelle semaine extra-extraordinaire.
    ET OUI…je savoure…

    xxxxxxxxxxxx

  16. Caroline

    Aye Beef Cake!
    avant mme 2$ et Roch & Claude il va y avoir monsieur 10 cent et la caissière qu’on allait pas aider:)

  17. Caroline

    STEL: j’imagine la 3e déjà… triplement satisfaisante! Je suis si heureuse pour toi…
    et je partage ton bonheur!

  18. Anonymous

    WOW !! Je ne suis qu’à la première, que dis-je je suis à la resplendissante première et suite à ces commentaires je ne peux qu’anticiper avec ravissement les prochaines!!
    Merci pour la propulsion énergisante à souhait les filles !!
    xox
    K



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