Bobin essentiel

      Tandis que mes billets à venir sont au four, comme tant de petits pains tous chauds et moelleux, bientôt prêts à être dégustés, je vous sers des extraits de textes de Christian Bobin (pour ceux qui ne le savent pas encore, mon auteur phare.) La citation qui suit figure parmi mes plus précieuses. J'y trouve un profond lien, comme un écho des soifs et souffrances de mon âme. Comme un écho bienfaisant et qui me murmure tendrement: "qui tu es, c'est ok".
 "Quand, pendant un été, je travaillais dans les hôpitaux de Dijon, je conduisais une camionnette ou je chargeais successivement des morts, des pains et du linge sale. Je devais faire plusieurs fois par jour un trajet dans la ville, suivant certains horaires. J'avais noté dans un carnet tout ce qu'on m'avait expliqué le pemier jour. Ces notes m'ont servi pendant toute la durée du travail. L'habitude ne pouvait m'aider: rien ne s'inscirvait dans ma mémoire et je devais relire mon carnet chaque matin.  J'ai toujours été ainsi quand il me fallait aller dans le monde, que ce soit pour un travail, pour des études ou pour toute autre raison: à la recherche d'un mode d'emploi que je n'ai jamais vraiment trouvé. Depuis toujours je multiplie les ruses pour ne pas trahir mon absence à un monde dont je n'ai jamais compris ni les affaires qui l'occupent ni les plaisirs qui le reposent. J'essaie parfois d'apprendre cette langue étrangère que presque tous parlent. Je n'y parviens que momentanément. Ce sentiment du monde est très ancien. Il vient sans doute de la petite enfance. J'ai dû refuser d'y apprendre quelque chose qu'on ne peut plus apprendre par la suite. J'ignore s'il s'agit d'une grâce ou d'une infirmité. Je sais seulement qu'il m'est impossible de vivre dans un monde auquel je ne crois pas."
Christian Bobin -extrait du carnet Ressusciter
Cette citation, elle vous parle ou non? Si oui, en quoi, comment?  J'aimerais le savoir:)

Karo du 4 novembre (marmotte dans sa grotte!)

11 Comments

  1. Céline

    Oui, beaucoup.

    “Depuis toujours je multiplie les ruses pour ne pas trahir mon absence à un monde dont je n’ai jamais compris ni les affaires qui l’occupent ni les plaisirs qui le reposent.” notamment.

    “Ce sentiment du monde est très ancien. Il vient sans doute de la petite enfance. ” aussi.

    L’enfant apprend de par ce qu’il voit, entend, ressent, s’il refuse d’apprendre quelque chose il y à là une raison. Essentielle. Parfois vitale pour lui.

    Et le monde, n’est pas toujours beau, ceux qui refusent d’en comprendre certains langages ont bien souvent des raisons très nobles.

    Certains enfants refusent d’apprendre à parler…

    D’autres à se servir avec aisance de leur corps.

    Je pense que celà peut , oui, être une infirmité.

    Mais l’enfant peut aussi compenser, ailleurs, ce qu’il n’a su intégrer.

    Raison pour laquelle de grands timides développent une sensibilité débordante, de grands solitaires une imagination débridée.

    Ce que je pense, c’est que ce qui fait souffrir, là dedans, c’est aussi ce que le monde renvoie.

    Parce qu’il n’est pas “correct” d’avoir ses propres schémas parfois.

    Raison pour laquelle j’ai toujours peensé, que l’art, notamment était un vecteur et un formidable moyen de faire autre chose d’une langue qui nous a échappé.

    Le sujet serait encore vaste à développer…

  2. butineur de blogs

    Qui tu es, c’est toqué ? ah bon ! :) )

    Vivre dans un monde auquel on ne croit pas, c’est malheureusement possible, et on s’y adapte, s’y moule jusqu’à oublier qu’on renvoie à d’autres, plus jeunes, qui la refusent encore, cette image veule qu’on a vomie avant eux. Mieux vaut s’y faire, même en vociférant, que le contraire, si le tempérament pour vivre à contre-courant nous manque. Car le nombre de dépressifs et de consommateurs d’anxio, d’eupho et de drogues diverses montre qu’un grand pourcentage de la population accepte mais ne s’y fait pas. Le drame, il est là.

  3. Céline

    Je revenais parcourir les réponses à ce sujet très intéressant.

    Et me permets de poursuivre le dialogue:

    C’est très intéressant ce que vous dîtes butineur de blogs et pas faux.

    Mais la dépression n’est inquétante que lorsqu’elle n’est pas suivie de prise de conscience.

    Sinon, elle est un dur mais formidable moyen d’évoluer.

    La meilleure alternative à la dépression reste l’action.

    Et je pense qu’on peut le refuser , ce monde qui ne nous plaît pas , en agissant, question d’harmonie intérieure, de sincérité vis à vis de soi,des autres, et de choix.

    Celà n’empêchera pas , en effet de ne pas en souffrir.Mais à défaut d’endormir les forces de vie en nous par des anxiolitiques , on a le choix de les laisser parler.

    Alfred de Musset écrivait :” L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.”

    Je pense que çà résume pas mal de choses, et je rajouterais, sans prétention, “nul n’est humain tant qu’il ne s’est confronté à l’inhumanité.”

    Cà rend bien plus heureux, je pense de choisir de garder sa liberté…

  4. Carolinade

    @ Céline et Butineur… je n’ai pas le temps de répondre comme j’aimerais, mais sachez que je vous lis avec grand intérêt. Vos réflexions sont comme toujours, riches et pertinentes.
    à plus tard.

  5. butineur de blogs

    J’ai connu la dépression au sortir de l’adolescence et j’en suis sorti parce que j’avais véritablement envie d’en sortir, ce qui est un acte en soi. Mais comme tu le sous-entends, Céline, la consommation d’anxio se révèle très souvent un moyen de s’acclimater à cet état, de le vivre dans le confort du moindre mal, tant il faut de l’énergie, du vouloir et de la confiance en soi pour s’affronter aux Goliath. Si bien que la dépression se caractérise par une impossibilité bétonnée à agir. Et le serpent se mord la queue durant des semaines, des mois, des années. C’est pourquoi, j’y reviens, il me semble si important de s’accepter comme on est dans le monde tel qu’il est si on n’a pas le tempérament d’un combattant. Le dépressif chronique, lui, n’arrive ni à choisir ni à se choisir.

    La citation de Musset est ambigue : elle conforte cette idée que le créateur doit souffrir pour créer. Or si la souffrance génère, elle finit aussi par détruire. On pourrait dresser une longue liste de merveilleux artistes morts jeunes… Et à l’inverse, toute création ne naît pas forcément de douleurs dramatiques ou tragiques, mais de celles d’un travail constant et approfondi.

  6. Céline

    Oui, je suis d’accord avec toi, butineur, le , la déprimé(e) est dans une incapacité à agir qui peut durer longtemps.

    Les anxiolotiques sont parfois prescrits en complément d’une thérapie, donc dans ce cas, juste là pour aider, malheureusement dans d’autres, et c’est c’est couramment le cas, on les prescrit à tout bout de champ; sans même prendre le temps d’écouter le patient, qui ici ne trouve qu’une fausse aide, la dépression n’étant pas un cataclysme négatif par essence, mais quelque chose de profondément douloureux qui a sa raison d’être, lorsque l’esprit;l’âme; le corps n’arrivent plus à réagir c’est que quelque chose parle en l’individu, et ce quelque chose est là pour s’exprimer, être entendu.

    Ce que je voulais dire ici, est que sur ton 1er post, tu sembles mettre d’un côté les personnes qui souffrent de dépression car “inadaptées” au monde qui les entoure et de l’autre ceux qui se sont fait une raison pour ne pas souffrir.

    Et là, évidemment , je ne peux être d’accord avec toi.

    Ni en tant qu’ex étudiante en psycho, ni qu’individu .

    Car heureusement, heureusement, le monde est empli de personnes qui y font de belles choses, que ce soit artistiquement, humainement , et j’en passe…pour le changer.

    Qu’aurait été notre monde sans tout ceux qui l’ont fait, le font évoluer?

    Rien.

    Si les résistans n,’avaient pas refusé l’occupation des allemands, si les peuples n’avaient pas refusé ceux qui les opprimaient, si les femmes n’avaient pas refusé le statut qui durant des siècles les enfermaient,il n,’y aurait eu aucune avancée.

    Et des gens continuent, chaque jour, dans des domaines plus ou moins profonds, à refuser ce monde dont on sait qu’il n’est que peu vivable si on en accepte les injustices.

    Sauf si tu considères que la soufrance dans le monde est une fatalité…

    Tu as raison, s’accepter comme on est.

    On peut donc être humain, sensible, à l’écoute de l’autre, désireux de vivre dans un monde plus beu que celui dans lequel on est.

    Et je pense que celà, quel que soit notre profil psychologique, c’est une chose qui nous concerne tous.

    D’où qu’on soit ,d’où qu’on vienne on reste humains.

    S’accepter comme on est ne signifie pas accepter un monde qui ne nous va pas…

    Sinon je suis d’accord, la souffrance peut mener à la destruction, mais ce n’est pas ce que j’ai compris de cette phrase de Musset.

    Il dit que la souffrance nous amène à nous connaître.

    En aucun cas celà ne veut, à mes yeux, dire qu’il faut aimer souffrir, surtout pas…

  7. butineur de blogs

    Non, tu ne m’avais pas compris/je me suis mal exprimé sur ce point. :) ) Il existe bel et bien une foule de gens qui font évoluer le monde dans un sens meilleur, scientifiques, artistes, croyants, philosophes, gens ordinaires. Nous sommes d’accord. Je parlais des autres - ceux qui ont l’envie du changement, mais non le tempérament, et dans ce cas-là mieux vaut apprendre à s’accepter pour gérer cette contradiction qui, sinon, risque de mener à la dépression.

    J’ajoute que la souffrance des autres nous apprend aussi à nous connaître. Ah Bobin, tu nous en fait dire !

  8. Céline

    Oui, il me semblait qu’il y avait une question d’interprétation.

    Mais çà vient aussi du sujet. Je me suis posée la question aussi en le lisant, seule caroline pourra nous éclairer sur ce point puisqu’elle l’a amené. :-)

    Disons que (je me permets de continuer car c’est vraiment intéressant tout çà ) , si je comprends bien, la question qui nous est posée ici par Bobin (via Caroline :-) ), c’est : puis je m’être fidèle dans un monde dont les règles ne me vont pas?Ai- je une infirmité , ou une grâce, si je ne peux pas faire avec ce qui ne me parle pas.

    On est plus uniquement dans “être soi” là, mais dans “ce qu’on veut de nous”.

    Et je pense que ce qu’on veut de nous, est bien souvent loin de ce qu’on est …

    Les dépressifs chroniques sont l’illustration la + tragique du fait de ne pouvoir être soi…

    Mais je pense aussi, que biens des gens, “sains” (disons pas malades en tout cas) sont éloignés d’eux même.

    Beaucoup se sont fermés par égoisme, peur ou simplement désintérêt.

    Etre soi, malheureusement ne signife pas toujours être réellement vivant,et je pense pourtant que c’est bien ce qu’on a par définition tous en nous : la vie.

    En fait nous sommes d’accord à une seule chose prêt, je ne suis pas sûre qu’il faille toujours , si l’on n’a pas un tempérament de… (de quoi d’ailleurs? Héros?Je ne crois pas…) perdre de vue ses idéaux, çà reste à mes yeux une trahison envers soi, et ce qui est fondé sur une peur, je pense n’est pas bon.

    Mais c’est mon opinion. :-)

  9. Marie-Pierre

    Qu’on le veuille ou non, ce monde, on y est, on y habite. Dire qu’on ne peut pas vivre dans un monde que l’on ne comprend pas est absurde, pour moi. On fait partie aussi de ce monde, alors il fut agir, ne serait-ce que pour se créer son monde dans le monde. Moi, il m’arrive souvent aussi de me dire que je ne comprends pas les gens. Et à d’autres moments, je les plaints. Et encore à d’autres, je les hais. Et quand mes humeurs passent, je les aime, et je les prends comme ils sont prce ue chacun a le droit de vivre dans ce monde. par contre, on n’a pas le droit de vivre dans ce monde en nuisant aux autres, mais on n’a pas non plus le droit, selon moi, de baisser les bras et de s’exclure. Oui, cela me parle. C’est en partie pour ce que je dis là que j’ai écrit mon recueil de poésie : “délivrances, évadez-vous, voici les clés”. Je pense que chacun peut trouver la clé qui lui manque pour ouvrir la bonne porte , dans ce monde, ici et maintenant.

  10. Céline

    Je ne crois pas que Bobin écrive qu’il ne peut vivre dans un monde qu’il ne comprend pas, mais auquel il ne croît pas.

    Cà me semble un peu différent, même si çà se rejoint.

    Je te rejoins sur la multitude de sentiments parfois opposés qui nous habitent, et que nier me semblerait peu humain,sur l’aspect indispensable de ne pas baisser les bras aussi.

    Même si j’y mets un petit (voire gros ) bémol sur un point: les exclus de ce monde ne le sont pas toujours de leur plein gré, loin de là…

    C’est une réflexion essentielle qui s’est ouverte ici, raison pour laquelle je pense, que cette phrase de Bobin ,peut donner lieu à interprétations, si elle n’est pas “recadrée”(dans le contexte de son livre par exemple) expliquée.

    J’aime beaucoup quand tu écris ” ne serait ce que pour se créer son monde dans le monde”, çà résume beaucoup, je trouve…

    J’ai sans doute trop répondu.Bonne journée…

  11. Carolinade

    @ Marie-Pierre et Céline…
    quel bel échange.
    J’abonde aussi pas mal en votre sens.
    et je trouve que les précisions de Céline quant au sens donné par Bobin, quant aux mots choisis, sont essentielles. La différence est là, entre le “comprendre” et le “croire”.
    Et j’aime aussi, car je le porte et j’y crois: se créer un monde dans le monde.

    merci belles femmes…
    oui Céline, réflexion essentielle… j’ajouterais même, avec un clin d’oeil complice: réflexion rare et belle.



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