Ah ! Les joies de la maternité !
Plus j’y pense et plus, oui, écrire ce livre ressemble beaucoup à la mise au monde d’un enfant. Il y a d’abord le goût de s’exprimer qui surgit, menant tôt ou tard au passage à l’action. Phase que je comparerai à l’orgasme jubilatoire et fécondateur de l’Être à venir… Ensemencer la chose, donc. Faire l’amour, baiser ou, dans mon cas, me planter l’idée de ce livre assez fort dans le cœur, qu’elle finisse par irradier jusque dans mon ventre, lieu de toutes les créations.
Puis de là, la graine plantée (l’idée) commence son travail, elle germe. L’embryon embraye. On fait alors un test de grossesse afin de s’assurer que les maux de cœur et les seins lourds ne sont pas que le fruit de son imagination. Ou dans le cas du bébé littéraire, on va voir ses mentors (art, psycho) afin de s’assurer que l’idée n’est pas complètement irréelle, afin de valider son projet, quoi ! Puis une fois sûr et certain de son coup, on annonce la bonne nouvelle.
Ce bonheur neuf n’est pas si tôt arrivé qu’on se garnit déjà la tête de tonnes d’angoisses inutiles. Très vite, donc, on se demande si ce truc-là (un têtard d’écriture) va s’accrocher où si ça crèvera dans l’œuf avant terme. Et puis le temps passe, on s’accroche, le bébé aussi. Tandis qu’il se forme, des doigts, des lettres, des yeux, des pieds, du cœur, de l’encre, des devis techniques, d’une vivante couverture, de partages humains… de peaufinage en peaufinage, on ne fait que parler de lui et des états multiples dans lesquels il nous plonge ; des joies de la maternité quoi !
Et puis vient, inévitablement, la hâte d’accoucher. Tandis que le bébé prend de plus en plus de place, que vous avez les côtes coincées sous ce ballon géant de vie qui se crée en vous, lequel vous restreint de plus en plus l’accès aux autres nécessaires bonheurs de votre vie (tel prendre un verre entre amis par exemple) vous n’avez qu’une envie, mettre au monde ! Sortir le bébé de là… Que le livre aboutisse. Qu’il rentre à l’imprimerie pour en ressortir à temps. Que les eaux crèvent, que le col se dilate. Please everything must be smooth, qu’on ne provoque pas la femme enceinte ! QU’ON NE LA PROVOQUE SURTOUT PAS ! Les contractions se font de plus en plus rapprochées et intenses. Vous vous demandez même : « Diantre, dans quelle folie me suis-je embarquée ?!!! » Parfois à voix haute, parfois en silence, on se jure quand même que ce sera le premier et le dernier.
Et voilà que des complications surviennent, imprévues, effroyables. Le bébé menace de ne pas sortir du tout, d’arrêter son cœur de battre. Les spécialistes qui vous entourent tentent de garder leur calme mais vous savez qu’ils n’avaient pas prévu le coup. À la dernière échographie (devis), tout allait pour le mieux. Maintenant, l’Être précieux à naître, celui que vous avez chéri, imaginé, respiré, nourri, désiré plus que tout pendant des mois, se retrouve, en une fraction de seconde, entre la vie et la mort. C’est bête comme ça la vie. Si on ne le sort pas de là à temps… il mourra. Le docteur ne le dit pas mais vous le lisez dans ses yeux. Il s’active de plus belle tandis qu’il vous parle, vous, la mère à naître en même temps que l’enfant. Il vous demande de redoubler d’ardeur, de pousser encore et encore, de ne pas A-BAN-DON-NER, il vous assure que donner naissance est un don-né de votre source, que vous êtes est capable, que vous saurez délivrer le nouveau-né. Vous vous rebranchez donc à la source, à l’enfant, de cœur à cœur, vous retrouvez le chemin jusqu’à lui pour créer l’espace nécessaire à sa venue parmi nous…
Voilà qu’au bout de tous ces efforts, déchirement (physique, psychique), hurlements, panique, peurs, ressssssssssssssspirations, pleurs… joie, JOIE, J-O-I-E… l’enfant vient au monde. C’est à espérer qu’il sorte intact de son lieu de fabrication (imprimerie, tunnel maternel) et qu’on vous le porte aux bras, sans plus de détours…
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Évidemment j’arrive encore à me réjouir du bonheur des autres. Mon niveau de gagaïsme sur le « bébé littéraire » à naître n’est pas à ce point grave que j’en sois déconnectée de la réalité. Ainsi je me nourris encore et toujours du bonheur des autres, de celui de mes sœurs, par exemple, qui me racontent les beautés qu’elles vivent avec leurs trésors. Mais sinon, je suis à ce point impliquée, avancée dans le processus, tous les jours sollicitée, cœur, corps et esprit, que ce sentiment d’être enceinte s’impose à moi dans toute sa puissance. Enceinte des personnages dans le ventre de la conteuse. Car l’art sous toutes ses formes n’est-il pas le prolongement de l’acte ultime de création qu’est celui de donner la vie terrestre, la vie humaine ?
Je m’apprête donc à donner la vie à ce qui, depuis si longtemps, germe en moi. Encore heureuse, je n’ai pas eu l’affreux goût de manger des fraises au poisson ou de la crème-glacée aux cornichons !
Karo du 12 novembre, en pleines contractions !
Krédits photo: laptopKaro