Labeur de Sisyphe
Y’a pas 56 façons de pénétrer la matière, sinon qu’en rentrant dedans, un pas à la « foi » (ou comme vous voudrez, en sautant à pieds joints). Dans le cas présent, il s’agit plutôt d’avancer un mot à la fois. Ça faisait des lunes que je n’avais pas appris un texte par cœur. Bon ! j’exagère. La dernière fois c’était à Noël 2006, dans le cadre d’un projet de théâtre corporatif. Mais sinon, depuis ma blessure reliée à l’école de théâtre, j’ai surtout créé des ateliers et mis en scène les autres. J’avais donc perdu un peu de mes moyens pour rentrer dans mon crâne et dans mon corps, un texte à jouer. Et voilà que je m’y remets. Je prépare le terrain de tous les possibles.
Je dois admettre que ces retrouvailles avec la comédienne vont plutôt bon train. Une fois « dedans » évidemment. Car c’est toujours ça, la difficulté, n’est-ce pas, le moment juste avant d’être « dedans », soit l’instant d’avant l’état de concentration, assis, debout, penché, embourbé sur la mince ligne du départ, là où il serait facile de battre en retraite avant même d’avoir essayé. Cette mince ligne où trop souvent il serait chose aise que de s’abandonner à l’errance d’une vie sans but. À ce moment pré-tâche crucial, mon attention est si peu soutenue qu’un simple vrombissement de voiture – pire encore, un filament de poussière dansant dans l’angle mort de mon champ de vision, et mon statut d’artiste est compromis, passant subitement d’acharnée à erre-hante… C’est quoi, qu’ils disent déjà : « c’est pas facile la vie d’artiste ? »
C’était pareil quand j’étais étudiante et qu’il me fallait bosser pour un travail ou un examen de fin de session. Ça me demandait un tel effort d’entrer dans la matière que je passais plusieurs heures à errer avant de finalement me décider à ouvrir mes livres. Et le comble, une fois les livres ouverts, mon ego essayait de me piéger en criant « Ô satisfaction ! pour votre travail bien accompli Miss Lego ». Ainsi je souriais d’aise parce que j’avais ouvert mes livres, sorti crayons, aiguisoir, gomme à effacer… me faisant croire que c’était là un grand pas entamé dans l’accomplissement de la lourde tâche. Tu parles !
Dites, je ne dois pas être seule comme ça à procrastiner quand la besogne semble insurmontable ou sans immédiate récompense ? Une paresse de l’esprit, j’en conviens. On dirait que tant que je ne sens pas l’échéance venir, je n’arrive pas à m’automotiver. Je me souviens d’un costume médiéval que j’avais créé à quelques heures d’une fête surprise. Ce qu’on avait ri, avec mon amie Flo. Elle est comme moi, là-dessus. La créativité était à son paroxysme, nos mains pleines de colle, ça roulait dans la boîte à idée. Y’avait pas le choix, faillait se rendre en ville pour 18h00 et il était 14h00. Le résultat était très satisfaisant.
J’aimerais parfois fonctionner autrement… n’empêche… il faut me donner un peu de crédit si je ne veux pas que le saboteur l’emporte. J’ai mis 5 jours (5-6 heures au total donc) à l’apprendre par cœur mon texte « Jour de marché ». Ne me reste plus qu’à le maintenir vivant en moi en le récitant un brin tous les jours. Et comme ça fait plaisir à D. Vous devriez le voir ! La joie !
Prochaine étape ? l’interprétation ! Incarner le texte, jouer le personnage. Mince ! une autre ligne de départ ! Et après ? Putain, c’est jamais fini ce truc ! Décisif tout ça… ouais…décisif…
Karo du 30 décembre, ici et là-bas, qui comme Job rebâtit sa maison sur le temple de la foi, qui comme Sisyphe, en perpétuelle quête de liberté. Audio : laboratoire du dire, pour le plaisir.
Crédit photo: D. Place du gros cailloux, Croix-Rousse, Lyon. France 2007