Dieu et les oiseaux

22 mars

Today, une banquise d’outardes sur le lac.
Elles font halte, prennent un bain de soleil.
Une tablette à dessin devant la porte ouverte du jardin
chante au gré du vent qui se glisse entre ses pages.
Je fais du hamac ma chrysalide d’espérance,
mon cocon de transformation.

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23 mars
Après les bernaches, j’ai maintenant droit au spectacle sublime des oies blanches. Ce matin je me suis levée le corps lourd. Mettre un pied devant l’autre se fait machinalement. Je me demande bien comment sera ma journée. J’ai une légère nausée. Le cœur oxydé. Je me rappelle que je ne suis pas seule, que Dieu est toujours présent. C’est ainsi qu’en quelques secondes je passe de la chambre au salon, et c’est là que j’aperçois une envolée d’oies blanches. Elles y sont par milliers. Tel un banc de poissons, mais dans le ciel, elles vont, harmonieuses, solidaires, en parfaite synchronisation. Leur plumage d’un blanc pur, sur fond de ciel bleu. C’est… chut. Ne parlons pas. Ne cherchons pas l’appareil photo. Regardons. Savourons.  
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Les oies blanches ce matin, me font la grâce de leur ballet aérien.
J’ai le sentiment d’être devant un film du National Geographic dans une contrée rare, tant c’est grandiose.  Elles sont passées juste devant la maison, une nuée époustouflante.
Les voilà 
maintenant toutes étendues sur les eaux encore glacées.
Elles sont si nombreuses qu'elles arrivent quasiment à mi-chemin du lac.
Ce lac, qui quelques heures plus tard se mettra à fondre à vue d'oeil
les glaces cédants à l'envoûtement du Soleil printannier, 
Mouvance. L’hiver s’en va.

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24 mars

Adorable vue sur le lac et sa vie grouillante. Hier les glaces ont rompu (comme on dirait au lac St-Jean, "le lac a calé"!) ne reste que quelques ilots flottants où les Bernaches se tiennent en sous-groupe. Au premier plan, un moineau mort sur la table patio. Il y gît depuis 3 ou 4 jours. Je songe à lui donner sépulture.

25 mars

Assemblée d’outardes sur le lac St-François.
Au programme : jacassement joyeux de celles qui reconnaissent la venue du printemps
et qui, sans lourd cérémonial, décident de le célébrer !

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27 mars
La nuit passée, j’ai découvert quelque chose de féérique.
D’abord des cris, ceux d’oiseaux migrateurs. En plein cœur de la nuit.
Je ne savais pas qu’ils célébraient si tard.
Je me lève et me dirige vers la porte patio. 
Au loin je vois des taches blanches, presque lumineuses
au milieu d’un lac faiblement éclairé par un phare.
Je prends les longues-vues afin de m’assurer que ce que je vois,
flottant sur le lac, sont bel et bien les oies blanches.
Eh oui, je ne rêve pas ! J’y retourne un peu plus tard.
Il doit être 3 heures du matin.
Les oies sont maintenant plus proches de ma demeure.
Elles doivent être une centaine ou plus.
Ça jacasse fort.
Des taches phosphorescentes au milieu de la nuit noire,
c’est tout simplement… féérique !

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 Karo du 28 mars, retour aux sources !  

Le retour des bernaches; une fête en migration dans mon coeur !

Categories: ÉCRITURES , Récit poétique | Comments Off

  Les prémisses du printemps éveillent en moi une profondeur d’amour sans nom. Avec cet éveil, vient le goût évident de sensualité, de nos corps enlacés, de nos sèves échangées, de nos baisers chauds à partager.  Depuis deux jours, je peux entendre et apercevoir dans mon carré de ciel St-Zotiquois, les bernaches qui reviennent du sud. Cela me procure un tel sentiment de joie. Comme un rappel du cycle des saisons – et dont le printemps offre toutes les possibilités de renaissance.

Ainsi je me sens renaître. Après un hiver si douloureux à panser ma blessure, le printemps s’amène comme la saison féconde d’espoir. La terre dégèle… j’ai hâte de pouvoir me promener pieds nus, les glaces fondent, les eaux s’animent et créent des rigoles pleine de musique, le soleil donne à l’asphalte des odeurs de souvenir d’enfance, du temps où l’on passait des heures à jouer dehors, avec les cailloux, les brindilles, les grenouilles, la face pleine de bouette… c’était sublime.  Les oiseaux migrateurs qui reviennent du sud m’émeuvent donc à ce point… qu’ils me bondent le cœur de joie de vivre. Chaque fois que je les entends, c’est plus fort que moi, je sors dehors pour savourer pleinement ce spectacle infini É-mouvant.  

Cette année parcontre, une nostalgie s’est invitée à ma fête et entache cette joie. J’entends les bernaches et je sens ma poitrine qui s’enserre car tu n’es pas là. Je voudrais tant pouvoir partager ces instants de beauté en ta compagnie. Tous les deux émus par la nature. C’est alors que je constate combien une vie affective est viscérale à  ma stabilité intérieure. C’est ce qui me porte et me nourrit dans la vie. Le cocon familial dont j’ai tant besoin et qui me donne le courage d’aller chaque jour affronter la vie extérieure. Mon cœur est encore rempli et désireux de notre union. Comment pourrais-je alors trouver ailleurs, chez un autre homme, ce qu’en toi j’ai goûté de meilleur…   

Soit ! Je sors prendre l’air, j’ouvre les bras, j’étends mon cœur par delà toutes choses… et là seulement je rejoins la Vie dans ce qu’elle a de plus beau à offrir : la Vie !


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Mes amis … il est venu le temps des BBQ’s, n'est-ce pas !
Karo du 17 mars - pour une St-Patrick lumineuse.

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allons dire ensuite que Dieu n’existe pas …

« Svp une parole, juste une parole, et je serai guérie… », ne vous rappelle-t-il pas ce mantra catholique, comme une vieille prière rabâchée dans les oreilles de votre enfance, laquelle remonte comme ça, au bout d’une éternité, quand l’âme saigne et que vous n’en pouvez plus…? C’est comme ça l’autre jour, sur cette souvenance ressurgissant du fond de son enfance, que la femme ouvrit, et au hasard de son cœur au bord du désespoir, son livre préféré de Christian Bobin, Ressusciter, où elle trouvât, là, posé seul au milieu de la page, d’une solitude réconfortante et qui vous donne envie de rire aux éclats, comme si Dieu avait vraiment entendu sa prière…  

« Quelque chose vient à tout instant nous secourir. »  

Vrâ comme chû là… c'est vraiment ce qui s'est passé en avril 2007 !
Karo du 31 janvier

Accouchement littéraire


Ah ! Les joies de la maternité !

Plus j’y pense et plus, oui, écrire ce livre ressemble beaucoup à la mise au monde d’un enfant. Il y a d’abord le goût de s’exprimer qui surgit, menant tôt ou tard au passage à l’action. Phase que je comparerai à l’orgasme jubilatoire et fécondateur de l’Être à venir…  Ensemencer la chose, donc. Faire l’amour, baiser ou, dans mon cas, me planter l’idée de ce livre assez fort dans le cœur, qu’elle finisse par irradier jusque dans mon ventre, lieu de toutes les créations.

  Puis de là, la graine plantée (l’idée) commence son travail, elle germe. L’embryon embraye.  On fait alors un test de grossesse afin de s’assurer que les maux de cœur et les seins lourds ne sont pas que le fruit de son imagination. Ou dans le cas du bébé littéraire, on va voir ses mentors (art, psycho) afin de s’assurer que l’idée n’est pas complètement irréelle, afin de valider son projet, quoi ! Puis une fois sûr et certain de son coup, on annonce la bonne nouvelle.  

laptop d'auteureCe bonheur neuf n’est pas si tôt arrivé qu’on se garnit déjà la tête de tonnes d’angoisses inutiles. Très vite, donc, on se demande si ce truc-là (un têtard d’écriture) va s’accrocher où si ça crèvera dans l’œuf avant terme. Et puis le temps passe, on s’accroche, le bébé aussi. Tandis qu’il se forme, des doigts, des lettres, des yeux, des pieds, du cœur, de l’encre, des devis techniques, d’une vivante couverture, de partages humains… de peaufinage en peaufinage, on ne fait que parler de lui et des états multiples dans lesquels il nous plonge ; des joies de la maternité quoi !

  Et puis vient, inévitablement, la hâte d’accoucher. Tandis que le bébé prend de plus en plus de place, que vous avez les côtes coincées sous ce ballon géant de vie qui se crée en vous, lequel vous restreint de plus en plus l’accès aux autres nécessaires bonheurs de votre vie (tel prendre un verre entre amis par exemple) vous n’avez qu’une envie, mettre au monde ! Sortir le bébé de là… Que le livre aboutisse. Qu’il rentre à l’imprimerie pour en ressortir à temps. Que les eaux crèvent, que le col se dilate. Please everything must be smooth, qu’on ne provoque pas la femme enceinte ! QU’ON NE LA PROVOQUE SURTOUT PAS ! Les contractions se font de plus en plus rapprochées et intenses. Vous vous demandez même : « Diantre, dans quelle folie me suis-je embarquée ?!!! » Parfois à voix haute, parfois en silence, on se jure quand même que ce sera le premier et le dernier.  

Et voilà que des complications surviennent, imprévues, effroyables. Le bébé menace de ne pas sortir du tout, d’arrêter son cœur de battre. Les spécialistes qui vous entourent tentent de garder leur calme mais vous savez qu’ils n’avaient pas prévu le coup. À la dernière échographie (devis), tout allait pour le mieux. Maintenant, l’Être précieux à naître, celui que vous avez chéri, imaginé, respiré, nourri, désiré plus que tout pendant des mois, se retrouve, en une fraction de seconde, entre la vie et la mort. C’est bête comme ça la vie. Si on ne le sort pas de là à temps… il mourra. Le docteur ne le dit pas mais vous le lisez dans ses yeux. Il s’active de plus belle tandis qu’il vous parle, vous, la mère à naître en même temps que l’enfant. Il vous demande de redoubler d’ardeur, de pousser encore et encore, de ne pas A-BAN-DON-NER, il vous assure que donner naissance est un don-né de votre source, que vous êtes est capable, que vous saurez délivrer le nouveau-né. Vous vous rebranchez donc à la source, à l’enfant, de cœur à cœur, vous retrouvez le chemin jusqu’à lui pour créer l’espace nécessaire à sa venue parmi nous…

  Voilà qu’au bout de tous ces efforts, déchirement (physique, psychique), hurlements, panique, peurs, ressssssssssssssspirations, pleurs… joie, JOIE, J-O-I-E… l’enfant vient au monde. C’est à espérer qu’il sorte intact de son lieu de fabrication (imprimerie, tunnel maternel) et qu’on vous le porte aux bras, sans plus de détours… 

***

Évidemment j’arrive encore à me réjouir du bonheur des autres. Mon niveau de gagaïsme  sur le « bébé littéraire » à naître n’est pas à ce point grave que j’en sois déconnectée de la réalité. Ainsi je me nourris encore et toujours du bonheur des autres, de celui de mes sœurs, par exemple, qui me racontent les beautés qu’elles vivent avec leurs trésors. Mais sinon, je suis à ce point impliquée, avancée dans le processus, tous les jours sollicitée, cœur, corps et esprit, que ce sentiment d’être enceinte s’impose à moi dans toute sa puissance. Enceinte des personnages dans le ventre de la conteuse. Car l’art sous toutes ses formes n’est-il  pas le prolongement de l’acte ultime de création qu’est celui de donner la vie terrestre, la vie humaine ?

  Je m’apprête donc à donner la vie à ce qui, depuis si longtemps, germe en moi. Encore heureuse, je n’ai pas eu l’affreux goût de manger des fraises au poisson ou de la crème-glacée aux cornichons !

Karo du 12 novembre, en pleines contractions !
Krédits photo: laptopKaro

Monsieur Donut

 -ou l'hymne à la vie-


Monsieur Donut c’est un client régulier à l’épicerie où je travaille à titre de commis de charcuterie. Comme tant d’autres clients, il vient chaque semaine pour acheter ses tranches de quelque chose d’horrible qui me souille chaque fois les mains. Chaque fois c’est pareil, je ne m’y fais pas à mon job de commis de charcuterie; j’en fabrique même de l’eczéma partout sur les mains et entre les doigts. Ça pique, ça brûle, ça démange!!! Bref, ça me bouffe les mains ça! Je suis encore dans l’adolescence. Une presque jeune adulte au cœur rebelle, la première – et sans doute la seule– à monter aux barricades lorsqu’elle sent qu’on traite injustement les employés. Et ce sale boulot que je dois faire ! Je déteste la viande : le jambon en tranches, le pastrami, les saucissons à varier, la dinde fumée, la tête fromagée, la mortadelle (viande froide et morte oui, des tranches d’Adèle morte ouash!) et que dire du baloné québécois : « Trois quarts de pouce, un pouce comme il faut. Fais-moi 4 belles grosses tranches épaisses. Je mets ça dans la poêle avec du beurre, ça va être bon pour dîner. té ben fine ma nouère de me servir ça! »

Je déteste ce job (même s’il me rémunère) et davantage lorsqu’en tranchant une grosse pièce sur la lame électrique circulaire, des petits bouts de viande me sautent dans les cheveux. C’est dé-goû-tant. Et ce bruit de scie qui me traverse les entrailles la nuit venue. C’est pour vous dire, quand je ne suis pas entrain de bosser, je m’obsède de la chose hideuse. Je ne cesse alors de voir et d’entendre cette scie-ronde qui tranche les porcs, les bœufs, les poulets et Cie. Un scénario de boucherie en permanence qui tourne en boucle dans mon crâne! J’aime l’ordre et la propreté, ce qui fait que je me lance souvent dans un ménage sans fin. Je prends alors de l’avance sur l’horloge qui paresse, il me semble. 20h33. Je termine à 21h00. Le temps est bien long et je m’applique à lui redonner un peu de lustre. Je nettoie, j’emballe la viande pour la nuit, prépare des portions sous vide pour le lendemain etc. Et ainsi j’ai le sentiment d’avancer. Sauf qu’à tout moment, un client peut surgir de nulle part, actionnant la clochette pour m’indiquer sa présence et que je le serve. Strident son de cloche que j’interprète comme un dérangement profond de ma paix intérieure, comme une agression violente, voir une atteinte directe à ma personne. Paradoxalement, c’est grâce aux clients si j’ai ce job. Mais bon, il faut que jeunesse se passe, dit-on, et j’ajouterais : que caractère se forme.

Monsieur Donut; parce qu’il est représentant d’une chaîne de beignets. Monsieur Donut est donc le prénom affectueux qu’on avait trouvé, les copains emballeurs, les autres commis et moi, pour le saluer lorsqu’il venait faire ses achats de la semaine. Monsieur Donut avait LE don. Il avait ce don rare de la sensibilité et de l’acceptation de toutes les âmes et émotions humaines. Ainsi me souriait-il toujours gaiement lorsqu’il arrivait au comptoir des viandes froides, cela même s’il pouvait lire dans mes yeux, dans ma respiration et dans tout mon corps (car aussi lorsque j’étais de dos) que je blasphémais la présence des clients, dont la sienne. À cette époque, je crois bien avoir bâti 30 églises à force de vocabulaire religieux.

Et lui, monsieur Donut, lentement apprivoisa la bête sauvage que j’étais. Il prenait toujours le temps de se mettre au même diapason que moi (le brave homme!), d’échanger un peu, de me partager son plaisir d’être, simplement. Tant et si bien que de semaine en semaine, chaque fois que je le voyais arriver au comptoir, je me surprenais à être heureuse de lui servir ses tranches dégoulinantes à souhait. Les pièces de jambon et Cie continuaient de m’agresser certes, mais je prenais de plus en plus plaisir à lui servir, à LUI : monsieur Donut, le plus frais de nos produits – et à sa convenance. Par sa simple et sincère présence, il calmait mon angoisse et ça me rendait meilleure. Puis un beau jour, madame Donut, sa femme, est venue seule faire l’épicerie. Et un autre jour encore, et puis un autre. Tandis que la rumeur courait au divorce, je suis allée droit à la source et j’ai demandé à Madame Donut… Monsieur Donut était mort. Crise du cœur.

Comment un cœur si heureux avait-il pu abandonner un homme si généreux? Lui qui avait réussi à pénétrer mon cœur, là où tous, jusqu’ici, avaient échoué. Lui qui avait su me cueillir là où tous, de peur ou par manque d’intérêt humain, avaient abandonné… Depuis, je n’ai jamais transféré (dans un comptoir de chaîne à beignets pour la quelle il travaillait) la carte pour douzaine de beignets gratuits qu’il m’avait offerte durant le temps des fêtes. Je la garde bien précieusement cette carte-là, comme un rappel de l’hymne à la vie qu’il avait su m’insuffler.

Merci, monsieur Donut, pour votre passage sur Terre.

Karo du 24 juillet (qui prend le temps de vivre…)
krédit photo: karo

Tricot sacré

Père Étienne est un arc-boutant. Du haut de ses 5 pieds, il « antre-tient » son Église comme des centaines d’hommes sur le chantier l’ont construite, bien longtemps avant.
Il sert la messe comme il sert les gens; amical, serein, serviable et sincère. Dans ce petit corps aux abords frêles se laisse entrevoir une force insoupçonnée. Gabriel dit du Père Étienne qu’il transcende. Je ris. C’est beau. J’aime bien le Père Étienne que je ne connais pas encore. J’aime bien que Gabriel me parle de lui. Tout à l'heure, ce sera moi qui devrai aller vers lui pour demander le nécessaire à ma tâche de bénévole; ciseaux, ruban adhésif, lampe de poche –qu’il ira chercher dans les sous-terrains de la sainte demeure. Un concert se prépare. Celui de l’ensemble vocal Ganymède, chorale qui cette année célèbre ses 15 ans d’existence sous l’œil avisé et passionnant de son créateur & chef d’orchestre; Yvan Sabourin. Tandis que nous, les fourmis régisseuses, nous afférons à la tâche, une vieille dame est déjà là, assise presqu’au milieu de l’Église, sur un banc de bois très étroit et inconfortable. (C’était quoi à cette époque? Du chêne, du merisier? Et en fait de confort, était-ce ce qu’on avait trouvé de mieux pour maintenir les pauvres âmes au garde-à-vous? Des bancs trop étroits pouvant à peine contenir le fessier du jour d’anoxiques jeunesses en perdition? N’empêche qu’ils sont très beaux ces bancs, mais pour le confort, on repassera.) La vieille dame assise sur l’un d’eux tricote une pièce qui se choisit la grosseur des mailles au rythme du réchauffement vocal de la chorale. Près d'elle, sa petite fille qui lit.
 
Bientôt, Ganymède embaumera le lieu culte de la puissante et harmonieuse voix de ses 30 hommes-chorale. Bientôt, 500 mortels viendront entendre et voir, puis applaudir ce chœur aromatisé à l’unisson. La vieille dame, pour sa part, jouera du crochet tout au long du spectacle – entourée des autres spectateurs – et se laissera pénétrer par les chants de Brahms, Haendel et tous ces autres génies créateurs d’une autre époque. Les voix de la chorale se mêleront à merveille à la voix toute divine de la soliste Noëlla Huet ainsi qu’à l’orchestre céleste de cordes et de vents. Bientôt, le dôme dansera avec le sous-sol de l’Église, emplissant ce sanctuaire d’une beauté grave et essentielle qui lui redonnera vigueur et existence – car c’est à travers la foule, vivante, que le monument revit le mieux. Puis, au bout du fil, au bout de la note, au bout du crochet, nous verrons apparaître le début d’une écharpe, romantiquement tricotée par la vieille dame sur des airs de Schubert. Et moi, juchée au jubé… je vois tout : Les 500 âmes venues entendre le chœur et son chef oiseau – toujours prêt à s’envoler pour porter ses ouailles, pour les aider à créer ce pont entre ciel et terre. Le chef d’orchestre qui est à la fois rondeurs, souplesse, élévation, en-catimini, en-veloppement, volupté… générosité. J’aurais soudain envie d’être lui; que pour saisir cette toute puissante passion.
 
Et moi, de mon là-haut perchée, je reçois tout de l’unisson des choristes lorsqu’ils tournent la page au gré des mots qui « s’envoient en l’air » vers les hautes structures du temple… J’aurais envie de me jeter du haut de mon jubé, puis de m’accrocher aux lustres, me suspendre pour mieux entendre, voir et Être la musique. J’aurais aussi envie d’aller m’installer par terre en plein centre des bancs, étendue sur le sol en position d’étoile pour que vibre encore plus fort en moi la mélodie. (oui je sais, je pars dans une bulle assez lointaine lorsqu’ainsi j’ai accès à l’art. Heureusement que j’ai encore mon filtre « d’là connerie » tout propre. Parce qu’une fois rendue à l’âge vulnérable, euh je veux dire, l’âge vénérable des 50 ans et plus, je promets rien eh! Sinon, qu’à l’heure qu’il est, je serais sûrement morte en éclaboussures sur le sol, ou encore la gorge tranchée sur un des lustres ahahahha… Et je vous aime toujours chers baby boomers). Toujours est-il que, la soirée terminée, les choristes sont heureux et ils ont raison. Je félicite mon cher cousin au passage, Martin, qui fait partie de cette chorale et qui s’en donne à cœur joie. À nous maintenant, fourmis de la régie, de s’activer au démontage. Un sympathique prénommé Michel nous servira de chef alors que nous jouerons de nos muscles; fesses, bras et jambes, tandis que nous pousserons, tirerons, replacerons : statues, hôtel et autres objets cléricaux pour la messe du lendemain.
 
Message d’intérêt public : 500 personnes ont fait, en à peine deux heures, 500 bouteilles d’eau à remplissage unique, des déchets pour la poubelle et 500 cahiers d’accompagnement, également des déchets pour la poubelle. Aucune boîte à recyclage en vue et, rare étaient ceux qui avaient pensé rapporter leur bouteille pour recyclage à la maison. J’allais donc quitter ce lieu de paix, quelque peu attristée par la chose ( ça prend des centaines d’années à se détériorer dans la nature tout ça! Et quand on pense au nombre incalculable d’événements quotidiens dans le genre qui se vivent tous les jours à travers le monde y’a de quoi avoir peur) lorsque je décidai de ramener chez moi, dans mon recyclage, l’un des sacs de poubelles, me disant que ça allait faire ça de moins dans le ventre de la terre. J’allais ainsi, un peu, me consoler. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque le gentil Père Étienne me dit : « Je recycle tout. Je trie tout. Je trouve dommage que pas plus de gens le fassent. Mais ici, je le fais… » Après avoir échangé quelques mots avec lui sur le sujet, c’est éblouie – en communion ultime avec la vie et le Père recycleur – que j’ai pu ensuite aller boire un pichet de bière au bar du coin, l’esprit en paix, en compagnie de mon chum, de charmant cousin et de toute sa confrérie!
Merci encore Martin de ta confiance en notre acte de bénévolat. Nous avons passé une très agréable soirée. Encore bravo à toute l’équipe!
Karo du 12 juin (qui souhaite à tous une belle semaine. Souriez, elle sera encore plus belle)

Bouffi-bouffée

Pour mieux laisser ce texte entrer dans votre cœur, c’est aussi facile que cela; changez le rêve d’écrivain pour le rêve de votre choix… Rêve de devenir astronaute Rêve d’aller aider les enfants du tiers-monde Rêve de rester à la maison pour voir grandir ses enfants Rêve d’une retraite en Floride Rêve d’une maison en campagne Rêve d’être pompier Rêve d’être danseur Rêve de rencontrer le pape Rêve d’une relation plus harmonieuse avec sa famille Rêve de sauter en parachute Rêve de partager ses loisirs en communion avec un cheval Rêve d’un grand lac où passer tous ces étés à pêcher… Rêve de devenir médecin rêve d'une forêt consciente rêve de fonder une famille rêve d'étudier les pissenlits (ahhah) rêve, rêve, rêve… matérialise-toi! Etc… Qu’importe votre rêve, puisse ma nouvelle ci-jointe vous inspirer en cela : réaliser le désir profond de votre cœur. Sinon, puisse-t-elle simplement vous faire du bien à recevoir. Suggestion de lecture pour mieux recevoir: imprimez et lisez à tête reposée dans votre endroit préféré.

Mine de rien…
nouvelle (autofiction)
avril 2004

Le cadran de la chambre à coucher indique clairement 3h03 am. « Tient, quelle drôle de coïncidence, c’est l’heure à laquelle je suis née il y a de cela 29 ans déjà » pense notre héroïne -encore méconnue- qui tourne et retourne dans son lit. Elle voudrait bien y voir là une synchronicité, un message que lui envoie la vie pour l’aider dans sa quête. Mais avec si peu de foi, elle laisse s’évanouir l’idée aussi vite qu’elle est venue, préférant s’acharner sur ses presque 30 ans et l’image démesurée des rides qu’elle s’en fait.

Elle est là qu’elle ne dort pas, son corps la fatigue tandis que son esprit ne cesse de lui susurrer des poésies dignes des plus grands best sellers universels. Mais elle reste là, couchée, à écouter sa propre voix qui tout à coup raconte la vie, d’une façon si belle et si sublime. Elle pourrait se servir de ce nouvel élan de lucidité pour écrire ses pensées… mais elle reste là, inerte, tandis que les mots défilent dans sa tête.

Puis il y a deux petites souris blanches, celles de la maîtresse insomniaque. La maîtresse insomniaque, c’est elle, celle qui ne dort pas à 3h03 du matin et qui rêve d’écrire de grands chefs d’œuvre pour l’humanité. Les deux souris noctambulent bruyamment et tournent toute la nuit dans une roue sans fin, une roue tapageuse qui gueule à chaque coup de patte qu’elles donnent pour maintenir la cadence. C’était pourtant indiqué : « roue silencieuse » sur le boîtier au moment de l’achat ? Enfin bref, comme quoi tout est éphémère en ce bas monde, même les garanties sur les articles de consommation. Surtout, les garanties sur les articles de consommation.

Toujours est-il que la grande auteure en devenir, insomniaque ce soir là, entend les deux souris avec cette impression d’un concert rock aliénant pour ses pauvres oreilles. Les sens de madame sont pesants. Elle est éreintée. Ses jambes piquent. Son nez aussi. Elle ne parvient plus à distinguer le sommeil, tandis que lui, « mOnsieur », l’homme qui partage la vie de madame, à ses côtés s’y trouve bercé depuis un bon moment déjà. 45 minutes. Environ. Gisant dans un doux et somptueux sommeil, sommeil lancé par une pénétration qu’il vient de faire à madame il y a 45 minutes. Environ. Monsieur respire les vapes du bien-être de sa pénétration. Il dort bon sang de merde ! N’en faisons pas tout un plat, il dort ! Il fait chier mais il dort ! Tout de même. Ça en prend qui dorment vous savez, pour la forme le lendemain au boulot.

Elle, toujours en poigne avec les mots qui se succèdent puissamment dans sa tête, cela sans commande de son cortex cérébral –pour une fois qu’il ne commande pas celui-là! Tout est : geste, signe, appel, pour la faire se lever et coucher sur papier les mots qui ne cessent de caresser sa membrane limbique, nouvellement endimanchée de littérature. Puis c’est ainsi que notre héroïne en devenir engage un combat ultime entre son cœur et sa raison, à savoir si elle laissera les mots mourir dans sa tête ou pas. À savoir si elle se lèvera ou continuera plutôt de dilapider son énergie à tourner dans sa tête et dans son lit. -« Tu pourrais te lever et immortaliser le flux de ton âme » qu’elle se dit… continuant de se gratter le nez et de bouger les jambes dans l’espoir qu’elles se calment de leur lourdeur. -« Ah ! Allez, endors-toi !!! » -« Non ! Lève-toi. Qu’importe l’heure, même si la nuit c’est généralement fait pour dormir. Allez profites-en, c’est le temps là ! Tu rêvais d’inspiration et bien elle est venue à toi alors laisse faire tes théories bidons de : « la nuit c’est fait pour dormir » et vas-y, décarcasses-toi. Tu voulais écrire et bien ton subconscient s’est mis en œuvre pour… Allez hop ! Bondit, hors du lit et à ton écran !!! »

Elle se lève, finalement ! Son visage est tout bouffi, comme bouffé par la vie, par la vie des autres surtout. Car elle dit « oui » tout le temps et à tout le monde et que tout le monde lui redemandent tout le temps et sans cesse ses services. « Dépanneuse professionnelle en tous genres » pourrait être indiqué sur sa carte d’affaires, que personne ne s’en plaindrait ! Même pas elle. Surtout pas elle, l’air comprimé dans son sourire forcé, dans ses joues gonflées de panique, Bouffi dit oui tout le temps et à tout le monde.

Vous savez, ces gens qui se laissent picorer vivant par les besoins, crises et sentiments d’autrui… ils ont l’air si prisonniers, comme envahies, accaparée, apeurés par la vie. C’est parce qu’ils passent leur temps à s’occuper du temps des autres. Et qu’ainsi ils se font avaler tout rond par les problèmes, caprices et désirs des autres. Bouffi-Bouffée, c’est ça son problème à elle ! C’est en majeure partie pourquoi elle fait de l’insomnie. Parce qu’elle est trop occupée…, par la vie des autres. Il est vrai que de belles joues saillantes, c’est invitant.

Je vous le dis, Bouffi, bouffée, une proie de choix; comme carcasse au soleil, attendant de ses restes—après le passage des vautours, nombreux qu’ils ont été à tournoyer au dessus d’elle, à se la prendre, la déchiqueter, la déguster- non, pas ça. On n’aurait pas pris le temps de déguster Mme. Bouffi-bouffée. Son visage appelle plutôt à l’engloutissement- engloutir. Voilà qui est mieux. — je disais donc, que c’est ça son problème à elle. Bouffi se laisse littéralement bouffer, comme carcasse au soleil, attendant de ses restes, que les bestioles microscopiques— mais non moins affolantes— viennent l’achever.

Ce n’est pas qu’elle ait pour mission d’être la nourriture d’autrui, la pauvre Bouffi-bouffée. Mais en attendant de retrouver le chemin, SON chemin à elle, plein de promesses et de liberté, Mme Bouffi porte le poids du monde sur son dos, croyant ainsi s’alléger— oui je sais c’est complètement insensé, porter un poids pour s’alléger mais ça, c’est elle !— croyant ainsi s’alléger, dis-je donc, de la culpabilité de n’être rien en ce monde de paraître. Ainsi elle se croit utile et pratique à la vie des autres qui, sans ces incommensurables services rendus à tous et chacun, lui diraient : « Que fais-tu de ta vie Bouffi? Tu es lâche et sans statut. »

Du moins, c’est ce qu’elle croit qu’on lui dirait. Au fond, elle ne le sait pas vraiment ce que les autres pensent d’elle, elle n’a jamais osé demander. N’ose surtout pas alors se mettre en route vers son chemin des promesses. Ayant une trouille monstre et inconsciente, trop profonde pour y voir clair, son visage préfère se taire devant sa grandeur d’âme …préfère se terrer loin des regards inquisiteurs dont elle a peur. Ainsi donc, elle fait comme tout le monde, elle PARAÎT. Tenant son sourire dans ses doigts pour éviter qu’il ne tombe, puis continu de rendre service de toutes les façons possibles, en attendant… En attendant, son visage, bouffi, bouffé par la vie, par la vie des autres, continu de s’affaisser. Bientôt, si elle ne bouge pas de là, de sa carcasse il ne restera que l’empreinte des autres.

Mais c’est ainsi que par cette nuit là d’insomnie, Bouffi fini par se lever, couchant sur papier sa poésie que voici :

Cavalerie attaque !!!

C’est la famine
Tout le monde se rue
Court, se pousse, survit…
Sauvagerie.
Combats nobles d’apparence
Mais dessous indignes et hypocrites :
Bouffe, vin, noblesse, château,
ROI.
ROOOI ?

Votre altesse
Me blesse
De sa paresse
De sa mollesse
De ses bassesses
Looooooongue traînée traîneuse de tissus royaux,
de tissus haineux
Poudre aux yeux !

Fla, fla
Tambours
Trompettes
Combats épiques se poursuivent pour maintenir l’entropie du ROI
T
andis que la famine au village sévit

Le peuple est en souffrance
Et au château, on continu la fête
La fête sombre
C’est la grande noirceur
Qui jette la mort sur le vivant
Elle avance dans la nuit
Dans la nuit noire, et souffle sans vie

Mais une portion, une parcelle
Une parcelle d’étincelle s’anime dans le village pillé
S’élève dans le village souillé
Une étincelle humaine qui grandit
Et déploie ses ailes
C’est le plus jeune du peuple,
l’enfant naturel

La fête triste au château, retenti de plus belle
Pour taire l’étincelle
Mais l’enfant vivant, l’âme du peuple
Prend son épée et se redresse
Pour mener le bon combat
Celui du courage.
Et au bout de lui-même il va
Contre vents et détresses
Contre rois boiteux
Et infâmes malheureux
L’enfant du vent
À la recherche d’une semence d’espoir
Il s’aime et sème la vie sur son passage
Il se nomme SOI

Puis c’est là, juste là, dans cette attention portée sur son tréfonds, que le visage de Bouffi se dégonfla, se décrispa de tous ses tracas. Elle retourna se coucher auprès de l’être aimé, avec ce sentiment profond que tout lui était désormais possible et permis, qu’elle pouvait et devait vivre sa vie comme elle l’entendait, pour ainsi véritablement être utile auprès des autres. Le concert des souris, tout à l’heure ahurissant dans la roue tapageuse, lui paru soudainement doux comme le chant d’une berceuse… au son de laquelle notre héroïne s’endormie.

Karo du 27 mai (heureuse de vous partager cette nouvelle écrite en 2004)
crédit photo: trèfles de ma cour

barbe à papa

Je viens de la commander. J’en ai les papilles toutes suintantes de plaisir. Je la vois qui tourne grâce à la machine à la fabriquer et aussi, grâce à Dame-dans-la-lune. Grâce à Dame-dans-la-lune qui tient un bâton-conique en carton, un bâton conique qu’elle plonge dans ladite machine, le faisant tourner en sens inverse du mécanisme qui prépare la mousse tant convoitée. Et moi, de ma main droite pendante le long de mon corps, je tiens fort les sous qui payeront mon délice. J’ai le menton de mes 8 ans accoté sur le rebord du comptoir et ma bouche, ma bouche comme une machine à fabriquer le fondant délice. Ma bouche qui en effet s’anime et s’ouvre toujours plus grande, au fur et à mesure que le bâton se garni de ma friandise. Moi je ne me rends pas compte que j’ai la bouche grande ouverte; c’est ma maman qui gentiment, le regard moqueur, me prend le creux des joues entre son index et son pouce pour me faire réaliser mon état de transe. Un peu gênée, je referme aussitôt la bouche, le menton toujours solidement appuyé sur le comptoir. Ma main, toute humide à force de serrer les sous : « pour éviter qu’ils ne s’échappent sous le comptoir » m’a dit maman avant de m’en porter garante … Les yeux tout grands tout ronds et qui semblent maintenant remplacer le tic de bouche, je surveille mon profit, fascinée et impatiente. Au bout d’un tout petit moment –qui me paraît pourtant être une éternité tant j’ai soif de ce rose succulent, Dame-dans-la-lune ressort sa main du bidule électrique et me tend… ma barbe-à-papa! Je pose aussitôt l’argent sur le comptoir et m’empresse alors de recevoir le divin bonbon… Dame-dans-la-lune prend l’argent, la glissant du rebord du comptoir à sa main, cela, de façon aussi machinale qu’elle a fait tourner la friandise de mes envies sur le conique bâton en carton. On dirait que la chaleur lui tape sur la tête, ou serait-ce les cris des enfants qui lui donnent mauvaise mine ? Ma maman m’a dit que le salaire de travail d’été était sans doute la source de son état lunatique… Bof, j’ai soulevé alors les épaules dans la nuque pour signifier que je n’avais pas trop compris ce que ça voulait dire – moi du moment que j’avais ma barbe-à-papa en main –puis je me suis retournée, commençant aussitôt à déguster ce fondant presqu’impalpable. C’est un peu comme un orgasme quand j’y pense… vous savez, le genre de truc rare qui, de par sa nature volatile et trop brève, vous fait entrer tout naturellement dans l’art d’être au moment présent. Alors qu’en d’autres temps l’on se bat pour accéder à la plénitude du présent, voilà qu’un orgasme et cette chose-là à vous décrire, la barbe-à-papa, nous y obligent de par leur nature passagère… de par leur nature… que trop passagère… Mais au fond, les voudrait-on vraiment autrement ses instants éphémères ? Faudrait demander à l’insecte qui porte d’ailleurs ce nom… pour voir si sa vie si courte lui fait tant défaut? C’est tellement ça, ne croyiez-vous pas?… Une seconde et c’est fini. Parfois 4 ou 5 secondes à peine et l’orgasme s’achève. Une seconde et la bouchée de barbe-à-papa n’est plus qu’un souvenir, un souvenir sucré sur mon palais et gommant sur mes dix doigts. Mes doigts que je suçote jusqu’à épuisement de ce goût si doux. Et je prends mon temps. Dieu que je prends mon temps. De grâce, je m’applique. Je fais de mon mieux afin de rendre cet éphémère, éternel. C’est ainsi que je me mêle à la foule-foraine, poursuivant la fête des manèges. Le chaud soleil caressant sur mes 8 ans, les gommes à mâcher qui prennent mes chaussures pour un autobus en s’agrippant sous mes semelles, une manne qui vient temporairement se coller à mon délice, les arbres verts-conte-de-fée et les cris d’autres enfants –lointains dans les montagnes russes, tout ça enivre mon cœur d’enfant.
La main de ma mère dans la mienne pour unique et réconfortant repère, me laisse encore un instant bercer mon corps naïf et bienheureux dans cette enfance féconde, me laisse pour un instant encore, croire que cet état de béatitude est éternel… Et il l’est. Car soudain il me semble que le temps s’est arrêté, qu’avec ma barbe-à-papa fondant entre palais et langue, la main de ma mère toujours aussi solide et tendre à la fois dans la mienne …soudain il me semble que tout ces bruits, que toutes ces odeurs et toutes ces couleurs de fête deviennent accessoire à mon plaisir. Des accessoires essentiels et magnifiquement agencés en ce que l’on pourrait appeler : la beauté du monde. Car dans ce paysage de conte de fée, je suis la reine de la foire et tout autour, chante un carrousel d’amour.
Karo du 30 avril (cultivant du mieux qu'elle peut, l'éternel de chaque moment de vie)
crédit photo: souvenir d'enfance.